Grand fourre-tout poétique et pensées en goguette rédigées au fil de mes humeurs.
Après l'effacement involontaire d'une partie de la mémoire de mon Blog et de toute trace de moi sur la plate-forme d'Over-blog, je propose l'extrait d'un travail rédigé il y a quelques temps et traitant de l'oubli. A l'origine, cette phrase de Georges Perros d'une rare profondeur : « J'ai une excellente mémoire, je ne retiens presque rien. »
La mythologie grecque a symbolisé l’oubli par un cours d’eau sillonnant les enfers, le Léthé, dont les âmes défuntes buvaient l’eau afin d’effacer la mémoire de leur vie terrestre. C’est par l’entremise de l’oubli qu’une ligne de partage, une frontière bien nette, était dessinée entre le domaine des vivants et celui des morts. Selon une autre conception du mythe, qui sera celle de Platon notamment, c’est après avoir absorbé les eaux du Léthé qu’une âme se réincarnait, sans aucun souvenir d’une vie antérieure ni de l’autre monde, pour accomplir un nouveau parcours. Le Léthé, qui auparavant introduisait les âmes dans le domaine des morts, devenait de la sorte l’intermédiaire d’une renaissance. Comme l’a montré Jean-Pierre Vernant, la pensée grecque ne semble pas avoir tranché entre un oubli symbole de mort ou symbole de vie. Dans chacune des déclinaisons du mythe, toutefois, c’est toujours une coupure à laquelle procèdent les eaux, coupure entre deux mondes d’un côté, entre deux temps de l’autre. En coupant l’âme de son histoire antérieure, le Léthé l’isole et la rend à nouveau vierge.
Dans le même ordre d’idée, on peut relever que chez Homère, Ulysse est confronté à plusieurs reprises à des aliments, comme le lotos ou le népenthès, qui ont la vertu de faire oublier et qui pourraient épargner au héros les douleurs du retour en le coupant de son passé. C’est parce que les liens du souvenir le lient à sa terre natale qu’Ulysse ne peut recouvrer la tranquillité et souffre d'être loin de chez lui.
Harald Weinrich relève que la puissance symbolique du mythe tient également à la fluidité du fleuve et à la nature de l’eau. « Dans la douceur de l’écoulement perpétuel, ce sont les raides et durs contours de la réalité qui sont liquidés et se perdent par liquéfaction. » Bien loin de procéder à une coupure, l’oubli adoucit les angles, ne sépare pas définitivement mais érode progressivement pourrait-on dire. Il est vrai que l’expérience humaine à laquelle renvoie le mythe du Léthé confirme l’analogie. Les douleurs passées, même les plus vives, se perdent à mesure que le temps passe comme si leur aiguillon s’émoussait dans l’oubli. Bien loin d'être une lacune, l'oubli est ce qui permet à chacun d'avancer. Il est la condition nécessaire du bon usage de sa mémoire.
Dans un monde contemporain régi par le stockage de masse et où chacun a accès à une mémoire, "externalisée" pour reprendre l'expression de Michel Serres, universelle, unique et uniforme, aux capacités toujours plus vertigineuses, il devient difficile d'apprécier la douceur des eaux du Léthè. Pourtant, n'y a-t-il pas une joie à goûter l'éphémère de ce qui est voué à disparaître ?
On se rattrape comme on peut....